CHAPITRE XVIII
La seconde explosion eut lieu à l’instant où Wedge Antilles et son commando pénétraient dans le centre des générateurs du Complexe de la Gueule.
Des charges à retardement, placées là par une équipe de sabotage, avaient endommagé les colonnes principales du système de refroidissement.
Wedge secoua la tête pour se déboucher les oreilles, agressées par le bruit.
– Je veux un rapport sur les dégâts ! cria-t-il. Et que ça saute !
Trois soldats se précipitèrent dans le couloir, où ils croisèrent un groupe d’impériaux occupés à fuir dans l’autre sens. Les saboteurs avaient à leur tête un colosse manchot à la peau carmin verdâtre.
Antilles trouva au type un air atrocement patibulaire.
Les soldats de la Nouvelle République levèrent leurs armes et les braquèrent sur les fuyards, qui s’arrêtèrent net. Leur chef regarda autour de lui, l’air inquiet. Ses hommes ne quittaient pas des yeux leur « comité d’accueil ».
– Lâchez vos armes ! cria Wedge.
Le manchot leva la main, paume vers l’extérieur, pour montrer qu’il n’avait pas de blaster. A première vue, ses compagnons non plus. C’était plutôt surprenant, pour des gens dans leur situation.
– Il est trop tard pour inverser le processus. Je suis Wermyn, le directeur technique du Complexe. Si vous voulez bien accepter ma reddition, mes gars et moi serons ravis de ficher le camp de ce caillou avant que tout nous saute à la figure.
Wedge désigna du doigt quatre de ses soldats.
– Attachez-moi ces lascars, dit-il. Assurez-vous qu’ils soient hors d’état de nuire. Il faut réparer les générateurs. Sinon, nous devrons partir, et vite !
Les saboteurs se laissèrent attacher sans résistance ; Wedge remarqua que ses gars montraient quelque hésitation quand il leur fallut menotter le manchot.
Le général et son groupe entrèrent ensuite dans la salle des générateurs. La chaleur les frappa avec la violence d’une tempête de sable, sur Tatooine, pendant la saison chaude. Dans l’air flottait une odeur de lubrifiants brûlés et de métal fondu.
Des voyants rouges clignotaient partout dans la salle, où montaient des jets de vapeur qui prenaient ainsi une teinte rouge sang. Le vacarme était à la limite du supportable, comme le constata Antilles, dont le crâne résonnait comme un tambour.
Une des colonnes de refroidissement était à demi éventrée. A l’autre, il manquait une large plaque de métal.
Deux techniciens vinrent rejoindre le général et son groupe. L’un avança, les yeux baissés sur un petit compteur Geiger.
– Le système de refroidissement est mort, dit-il. Wermyn ne mentait pas. Impossible de réparer.
– Ne peut-on pas couper les générateurs pour empêcher la réaction en chaîne ?
– Ils ont aussi saboté le système de commande, répondit le technicien. Si on nous laisse une heure ou deux, il doit être possible de faire quelque chose. Mais si on coupe les générateurs, tout le Complexe sera comme mort.
Wedge regarda le désastre, un goût amer dans la bouche. Histoire de se défouler, il flanqua un grand coup de pied dans un fragment de blindage en plastacier qui traversa la salle et s’écrasa contre une paroi.
– Je n’ai pas fait tout ça pour laisser les scientifiques ennemis filer dans une Etoile Noire pendant que le Complexe se désintègre sous mes pieds.
Prenant le communicateur accroché à sa ceinture, il appela le Yavaris.
– Capitaine, je veux parler à un ingénieur, vite ! Il faudrait un système de refroidissement de secours pour les générateurs principaux du Complexe.
« Je sais que nous n’avons pas beaucoup d’équipement en stock, mais l’unité de refroidissement de nos moteurs d’hyperdrive devrait faire l’affaire. Prenez celle d’une des corvettes. Il faut bricoler quelque chose qui tienne assez longtemps pour nous permettre de récupérer tout ce qui a de la valeur sur les planétoïdes.
Les deux techniciens se regardèrent et sourirent.
– Ça pourrait marcher, général.
– J’espère bien ! Laisser les Impériaux l’emporter aussi facilement me rendrait malade !
Qwi Xux se sentait partout comme une étrangère. Pour le moment, elle se tenait sur le seuil de son ancien laboratoire, espérant que sa mémoire se remettrait à fonctionner.
La jeune femme laissa errer son regard sur la console informatique, puis sur le bureau lui-même. Pendant plus de dix ans, cet endroit avait été le centre de sa vie. N’étaient quelques vagues souvenirs, elle aurait fort bien pu y entrer pour la première fois.
Z-6PO, debout près d’elle, ne put se retenir de parler.
– Je ne vois toujours pas ce que je fais là, docteur Xux. Je peux vous aider à assimiler les données qui subsistent dans la mémoire centrale, mais je suis un droïd-protocole, pas un extracteur de fichier. Peut-être auriez-vous dû emmener D2-R2. Il est beaucoup plus doué que moi pour ce genre de travail. C’est un modèle très réussi, mais il est un peu trop têtu pour un droïd, si vous voyez ce que je veux dire.
Qwi l’ignora et avança, marchant sur la pointe des pieds. Sa peau était moite et glacée à la fois. Avisant un pilier de soutènement, elle frissonna, une image lui revenant à la mémoire.
Yan Solo, en haillons, attaché à ce même pilier, presque incapable de tenir la tête droite après l’interrogatoire qu’il venait de subir.
Une horreur signée Daala !
Qwi approcha de sa paillasse – c’était la sienne, ça ne faisait pas de doute – et regarda les appareils de précision posés sur une étagère, au-dessus du plan de travail.
– Eh bien, voilà un laboratoire équipé comme il faut, dit 6PO. De plus, il est spacieux, et d’une propreté parfaite. Croyez-moi, sur Coruscant, j’ai vu des centres de recherche beaucoup moins luxueux.
– 6PO, tu devrais dresser l’inventaire de tout ce que tu vois ici. (Comme ça, tu me laisseras réfléchir en paix !) Intéresse-toi de près aux maquettes, elles peuvent être précieuses pour la Nouvelle République.
Qwi découvrit un petit clavier musical caché au milieu d’une pile de documents. A côté se trouvait un terminal informatique – éteint.
Elle l’alluma, mais la machine lui demanda son mot de passe. Voilà qu’il lui était impossible d’accéder à ses propres fichiers !
Elle ouvrit le clavier et l’étudia. L’instrument lui semblait à la fois étranger et familier. Elle appuya sur quelques touches et écouta les notes claires qui s’envolèrent dans les airs.
Elle se souvint de la Cathédrale des Vents, sur Vortex. Au milieu des ruines, elle avait trouvé un petit tuyau d’orgue. L’utilisant comme une flûte, elle avait voulu jouer un morceau très triste appris dans sa jeunesse.
Un Vors lui avait arraché le tuyau des mains. Pour ce peuple, il ne devait plus y avoir de musique en ces lieux tant que la Cathédrale n’aurait pas été reconstruite.
Dans le clavier se cachait sa musique. Qwi se souvenait d’avoir souvent utilisé l’instrument, mais elle n’eût pu dire à quelle fin.
Une image creva sa conscience comme une bulle la surface de l’eau. Elle se vit cachant le clavier, au cas où elle ne reviendrait jamais…
Yan Solo ! Ce souvenir datait du jour où elle s’était enfuie avec le Corellien, dans le Broyeur de Soleil.
La jeune femme laissa ses doigts courir sur les touches. Si son esprit avait oublié la séquence clé, son corps devait s’en rappeler.
Une mélodie s’éleva, amenant un sourire sur ses lèvres. Tout cela était si familier…
Quand elle eut joué sa ritournelle, un message s’afficha sur l’écran :
Mot de passe correct.
Elle sursauta, étonnée d’avoir réussi aussi facilement.
Erreur générale en lecture. Banque de données INDISPONIBLE. RECHERCHE DES SAUVEGARDES DES FICHIERS ENDOMMAGÉS.
Qwi comprit que Tol Sivron avait effacé la mémoire centrale avant de prendre la fuite. Mais ç’aurait bien été le diable qu’elle n’ait pas laissé quelques fichiers dans la mémoire tampon de son ordinateur personnel.
FICHIERS RETROUVÉS. TOUCHE ENTER POUR CONSULTER.
Qwi vit apparaître ses notes personnelles. Son cœur battit la chamade quand elle commença à lire les mots qu’elle avait saisis. Enfin, qu’une autre Qwi, le cerveau lavé par l’Empire, avait saisis à une époque qui lui semblait plus lointaine que celle de la naissance du monde.
Son « journal intime » la mit très vite mal à l’aise. Il n’y était question que des expériences qu’elle avait menées et des rapports qu’elle rédigeait à l’intention du directeur Sivron. Même si elle ne se rappelait rien de tout ça, une chose était évidente : le travail régnait sur sa vie d’alors, ses seules joies ayant sûrement été d’apprendre qu’un de ses projets recevait l’aval du Twi’lek.
– C’était donc cela, ma vie ? demanda-t-elle à haute voix. (Elle survola d’autres pages, identiques aux précédentes.) Quel atroce vide !…
– Vous disiez ? s’enquit 6PO. Avez-vous besoin d’aide ?
– 6PO, je…
Elle secoua la tête, des larmes perlant à ses paupières.
Des pas résonnèrent dans le couloir. Se retournant, elle vit que Wedge approchait, le visage couvert de suie, les vêtements poussiéreux. Il était trempé de sueur, et mort de fatigue.
Qwi se précipita dans ses bras.
– C’est si dur que ça ? demanda-t-il en lui caressant les cheveux. Désolé de n’avoir pas pu être ici, mais j’avais une urgence.
Qwi secoua la tête.
– C’était mieux comme ça. Il fallait que je sois seule…
Doucement, il s’écarta d’elle et redevint un officier de la Nouvelle République.
– Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ? Nous devons savoir combien de chercheurs travaillaient dans le Complexe. Ils sont presque tous partis avec l’Etoile de la Mort, mais la plus petite information peut nous être utile.
– Je ne suis pas sûre de pouvoir t’aider… J’étais en train de consulter mon journal… Wedge, je crois que je ne connaissais pas les autres chercheurs. Je n’avais pas d’amis… (Elle le regarda, éperdue.) Plus de dix ans de ma vie, et je ne m’étais liée avec personne. Je cherchais, oui, et j’étais contente quand je trouvais, mais je n’aurais même pas su dire pourquoi ! Et j’ignorais tout de ce qu’on faisait de mes inventions. Comment ai-je pu être aussi naïve ?
Wedge l’attira contre lui. Elle se sentait si bien, si protégée, entre ses bras.
– Tout ça est fini, Qwi ! Ça ne recommencera plus jamais. Tu es sortie de ta cage, et je suis là pour te faire voir le reste de l’univers… si tu veux bien faire le voyage avec moi.
– Oui, Wedge. Bien sûr que je veux…
Le communicateur du général choisit cet instant pour biper.
– Oui ? répondit-il, agacé.
– Monsieur, nous avons exécuté vos ordres. Le système de refroidissement d’une corvette est suffisant pour faire baisser temporairement la température des générateurs. On devrait s’éloigner de la zone rouge dans quelques heures.
– Ce qui nous laisse combien de temps pour explorer le Complexe ?
– Eh bien… pour le moment, les générateurs sont stables… Rien ne presse…
– De l’excellent travail ! Félicitez vos gars de ma part.
– Je n’y manquerai pas.
Wedge coupa la communication et sourit à Qwi.
– Tu vois, tout finit par s’arranger.
Elle acquiesça, puis s’écarta de lui et leva la tête pour regarder par l’étroite fenêtre du labo. Des volutes de gaz surchauffé tournaient autour des trous noirs de la Gueule.
Ils étaient en sécurité ici, loin des conflits qui déchiraient la galaxie. Qwi avait déjà livré ses plus grandes batailles personnelles. Wedge et elle avaient gagné le droit de se détendre un peu.
Soudain, une forme brillante attira son regard. Triangulaire, elle ressemblait à la pointe d’une flèche.
Un cri de panique jaillit des lèvres de la jeune femme.
Wedge leva à son tour les yeux.
– Mon Dieu, mon Dieu ! gémit 6PO.
Un vaisseau impérial approchait, les armes prêtes à tirer. Sa coque était striée de traces noires – les souvenirs d’une récente bataille.
Le Gorgone de l’amirale Daala était de retour !